Heureux le peuple qui chante et qui danse (1/2)

18 Mars 2014 , Rédigé par Dyfray Deliosso Publié dans #Carte blanche à

Si j’étais Congo, pas l’autre, le Congo-Belge, ni cette autre mixture du CRU (Congo-Rwanda-Urundi), si j’étais Congo « Démocratique »,

Rebaptisé Zaïre par immersion, dans l’humiliation, et contre mon gré, dans un fleuve majestueux;

Si j’étais Congo, débaptisé et rebaptisé, puis rétrocédé aux Congolais sous le ronflant label de République Démocratique du Congo,

Si j’étais ce Congo-là, aujourd’hui âgé de 53 ans, je vous parlerais franchement de moi, je vous ouvrirais mon cœur en toute fraternité et franchise,

Un cœur de quinquagénaire vieilli et amorti avant l’âge de la retraite :

Jeunesse sacrifiée, de la peau jusqu’à la moelle des os,

Vieillesse, en perspective, à la peau tannée, suppliciée et matraquée par un destin voulu par ceux qui savent fabriquer les destins.

Né en 1960, dans les tribulations des indépendances, bercé par ma mère dans les chants d’ « indépendance tcha tcha », lorsque Lumumba, Bolikango, Kalonji, Tshombe, Kasavubu – fronts dressés – s’entendaient comme un seul homme, « unis par le sort, unis par l’effort pour l’indépendance » : « Indépendance tcha tcha tobakidi. » Dieu Tout-Puissant, nous sommes libres, merci… 

Avant même que ma langue ne se positionne pour me permettre d’articuler les premiers mots de ma langue maternelle, je savais chanter et danser l’hymne sacré de notre solidarité, en  promettant à mon pays, à la suite des martyrs et héros de l’indépendance, front levé, poitrine gonflée de patriotisme, que nous bâtirions son sol  et  assurerions sa grandeur, 30 juin du 30 juin, jour sacré, en faisant à ce dernier un serment de liberté, que nous léguerons à la postérité, pour toujours…

A 1 an, j’étais baptisé par la rage fratricide d’ABAKO, PSA, UDECO, ASSORECO, dressés front contre front, nez contre nez. Politicaille, mutineries, sécessions, bagarres, répressions, déchirement du tissu national…

A 10 ans, on m’a fait chanter et danser « l’objectif 80 ». Malheur à ceux qui se refusaient de croire, de rêver, de croire au rêve du grand rêveur national, profilant l’eldorado dans une décennie : « Salongo », « Au commencement était l’Action, et l’Action engendra le Progrès ! » ; « Retroussez les manches », peuple grand, peuple libre à jamais, le cœur enflammé par le Tricolore, battant majestueusement au vent de la Paix, de la Justice et du Travail. Le navire était dans la bonne direction…

Le Grand timonier, omniprésent à la proue et à la poupe, le Guide,  tenait ferme la boussole en mains : « En avant fier et plein de dignité, peuple grand, peuple libre à jamais… » Ramez !...Poussez à fond  la chanson du rameur!... Le Chef, candide et voltairien, a dit messianiquement : « Heureux le peuple qui chante et qui danse ! » Et nos week-ends étaient arrosés, meublés de danses et de chants : « Ah! Kinshasa kiesse, Yaya », « Kinshasa, Kini Malebo, mboka bisengo », « Ambiance à gogo ! Tout le monde sai-sai ! ». Il fallait venir à Kinshasa, goûter à la joie, savourer la vie, Kinshasa, la ville du plaisir bien dosé ! Vive le prestige ! Slogan lumineux : « Zaïre-Prestige »…

Et nous avons dansé, inusables de la plante des pieds jamais endolorie jusqu’aux cheveux et aux ongles, trempés de sueur, et continuons à chanter et à  danser : du tronc, des bras, des reins, des fesses. Même le Gouverneur, les reins ceinturés d’un pagne à l’effigie du Timonier, a dansé devant le Guide, pour le Guide, derrière le Guide, le « Mulopwe » (le souverain), émergeant des nuées. Suivez le Guide ! « Mokako swa ! », Gloire et honneur au Soldat du Peuple, au  Sauveur du Peuple, au Bâtisseur ! « Tata longonia ! Révolution elongi likambo ! » (Papa, félicitations ! Vive la Révolution !)

Et l’objectif socio-économique opérationnel : mon œil !...

A 14 ans, pubère, on m’a appris à danser des épaules, des reins, des fesses, à goûter de la vie aigre de la « zaïrianisation », puis à celle amère de la « rétrocession ». Une adolescence débilitante, meublée par du vent, le vent des promesses : « Tokufa nzala likambo te, toyebi nionso : ebongi tozala pauvres na liberté, toboyi kozala riches na bohumbu ». Parole du Guide, parole de sage ! (Traduction : « Nous acceptons  mourir de faim, étant libres, que de vivre dans l’opulence sous la botte de la Haute Finance »). Il fallait communier à cette liturgie, boire religieusement ces paroles de l’ « Aîné national », en lieu et place du lait et du miel, inaccessibles à notre portefeuille.

Lire la suite: Heureux le peuple qui danse et qui chante (2/2).

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