Congo-Belgique : au seuil d’un nouveau règne*… (2/2)

23 Décembre 2013 , Rédigé par Anicet Mobe Fans Publié dans #En ce temps-là

Anicet MOBE

 

Chercheur en Sciences Sociales,

Membre du Collectif des intellectuels congolais « DEFIS ».

 

La grande guerre a exacerbé les contradictions au Congo où la fuite des capitaux paralyse les premières industries, ainsi que le commerce aggravant la crise économique. C’est dans ce contexte de fortes tensions sociales et de perte des repères que surgit en 1921, sous l’impulsion de Simon Kimbangu, un mouvement messianique qui ébranla l’ordre colonial .Force est de constater que l’unité belge sortit fragilisée de la guerre : les revendications flamandes prirent une tournure politique très prononcée: la « flamandisation » de l’université de Gand en est certainement l’aspect le plus aigu et le plus emblématique dans ses multiples rebondissements.

 

C’est alors qu’Alexandre Delcommune publie un ouvrage au titre évocateur: « L’avenir du Congo menacé, Bruxelles 1919. L’esprit d’indocilité et d’insoumission des populations congolaises s’accroît fortement et en bon capitaliste, Delcommune s’en inquiète. Il était administrateur -délégué au sein de nombreuses sociétés appartenant au puissant holding la Compagnie du Congo pour le commerce et l’industrie(CCCI) que Léopold II créa en mars 1887 afin d’assurer la mise en dépendance économique des ressources du Congo. Il s’inquiète aussi des visées de la perfide Albion que les Belges soupçonnent d’annexer le Congo-belge à leur vaste empire.

 

Le poids économique, financier et géopolitique du Congo- belge s’est affirmé lors de ce conflit. La Banque du Congo-belge ouvrit le 08 septembre 1914, une agence à Londres qui joua le rôle de banquier du Trésor colonial durant la guerre. Les crédits britanniques assurèrent la stabilité du franc congolais dont le cours fut fixé par rapport à la livre sterling jusqu’en 1919. Le Congo se retrouve en 1914-1918 et plus tard aussi en 1940-1945 au cœur d’un vaste ballet diplomatique émaillé de sordides convoitises, de savants calculs géostratégiques ;ainsi que des rivalités entre états européens alliés. En 1937, le premier ministre britannique, Sir Chamberlain offrit à Hitler la moitié du Congo et la totalité de l’Angola pour sauvegarder la paix en Europe, le Fürher repoussa cette offre.

 

Les victoires militaires de la Force Publique congolaise permirent à la Belgique, la France et la Grande Bretagne d’étendre leurs possessions aux territoires colonisés par l’Allemagne et conquis avec vaillance par les soldats congolais : conquêtes de Kigali (Ruanda) le 06 mai 1916 et d’Usumbura (Urundi) le 06 juin 1916 ; de Kigoma le 29 juillet 1916, de Tabora, en septembre 1916 avec le Général Tombeur, anobli Baron de Tabora  et de Mahénge en octobre 1917 avec le colonel Huyghe ,anobli Chevalier de Mahénge. Ces trois dernières localités se trouvent au Tanganyka (Est Africain, l’actuelle Tanzanie). Les combats furent particulièrement meurtriers au Kamerun, en raison notamment du relief accidenté de ce pays.

 

En 1923, la Société des Nations ( SDN ) accorda mandat d’administrer  le  Ruanda-Urundi à la  Belgique; le Tanganyika à la Grande- Bretagne et le Kamerun à la France et à la Grande –Bretagne. En 1946, l’ONU confirma  et transforma ces mandats en tutelles.

 

Les Congolais dans les opérations militaires

 

Lorsqu’éclate la guerre, sans leur expliquer les causes réelles et les véritables enjeux de ce sanglant conflit; les Européens imposent aux Africains comment ils devaient se battre : militairement, économiquement et financièrement.

 

Le Gouverneur-Général Félix Fuchs, reçoit du Ministre des colonies, Jules Renkin, l’ordre de prendre des mesures militaires pour défendre le Congo et assurer son intégrité territoriale, particulièrement sur la rive orientale des lacs Kivu et Tanganyka; frontaliers du Ruanda, de l’Urundi et de l’Est Africain qui sont des colonies allemandes. Eugène Henry succède à Fuchs, comme Gouverneur -Général de 1914 à 1921.

 

Dès le 28 août 1914, la Force publique - commandée par le lieutenant-colonel Marchant (1911-1916) est en mesure de mobiliser 18.000 hommes de troupes et de réquisitionner 200.000 civils comme porteurs. Le dispositif de campagne de la Force publique dans la région du Kivu comprenait notamment 3 brigades : une brigade nord, commandée par Molitor qui concentra ses opérations au nord du lac Kivu. Une brigade sud que commandait le major Olsen et qui se battit entre les lacs Kivu et Tanganyka. Moulaert commandait la brigade navale sur le lac Tanganyka.

 

Assisté d’ Haenen, la major Olsen-futur commandant en chef de la Force Publique- commande des troupes congolaises en Rhodésie du Sud, répondant à l’appel au secours de M. Lyons, Commissaire britannique. Les combats s’étendirent jusqu’au Mozambique où les soldats congolais pourchassèrent les troupes allemandes.


En 1914, des Congolais vivant en Belgique se sont engagés dans le « Corps de Volontaires Congolais » que créa l’arrêté royal du 5 août 1914. Commandé par le colonel Chartin, ce corps regroupa des fonctionnaires de la colonie, des agents des compagnies coloniales en Belgique et d’anciens coloniaux.

 

Le Musée de l’armée de Bruxelles garde précieusement les traces et les souvenirs des Congolais enrôlés dans cette unité : Joseph Adipanga, Pierre Alomon, Jean Blamba, Paul Bayon, Antoine Boïombo,Edouard Bolia,Antoine Bomyo, Pius Bouclou, Honoré Fataky, Jacques Ilunga, Jean Jessy, Albert Kudjabo, Honoré Kulu, Simon Lisasi, Michel Longo, Joseph Lopiko, François Mabilla, Antoine Manglunki, Jacques M’Bondo, Jules Moke, Paul Panda-Fanda, Pierre Soumbou et Antoine Yoka. 1918. A l’accession du Congo à l’indépendance, un ancien combattant de la grande guerre  a été élu au sénat dont il fut le doyen d’âge : Victor Koumoriko, originaire du Lac Léopold II.

 

Qu’est devenue la vaillance militaire des Congolais ?

 

Le 25 mai 1992,à la tribune de la Conférence nationale souveraine, le général Mahele - chef d’état-major de l’armée- dressa un diagnostic sévère contre la politique militaire menée depuis 1960.Il prôna une nouvelle éthique militaire compatible avec les exigences de la démocratie et d’un état de droit. L’association des anciens militaires se prononça dans le même sens. La débâcle militaire de 1996-1997 sanctionna cette politique militaire que le Maréchal Mobutu imposa aux Congolais.

 

Fort des appuis de l’occident capitaliste qui l’érigea en rempart d’une prétendue visée sovieto-communiste sur le Congo, Mobutu utilisa habilement les ressources que lui offrit la coopération militaire pour confisquer l’outil militaire à son profit politique.  Par une utilisation pernicieuse du facteur ethnique il étoffa le corps des officiers d’éléments à sa dévotion ; écartant de postes de commandement des brillants éléments originaires des régions considérées comme hostiles à son régime. Cette calamiteuse politique militaire résulte de logiques coloniales aggravées par le contexte de la guerre froide qui servit de prétexte à la Belgique et aux Usa de régenter la constitution de l’échiquier politique congolais et d’exercer une pesante tutelle sur l’état-major des forces armées congolaises. Bras séculier de l’ordre colonial, la Force Publique a été la pièce -maîtresse de l’appareil répressif.

 

Les victoires militaires congolaises et l’installation des bases militaires métropolitaines (Kamina 1950-1953, Kitona 1953-1958) sont des facteurs d’intégration- géostratégique, géopolitique et géoéconomique -du Congo dans le dispositif défensif de l’occident capitaliste. Marquée par les impératifs de la guerre froide, la coopération militaire renforça cette intégration qui s’est traduite par les multiples interventions militaires étrangères: belge en juillet 1960 qui facilita la proclamation de la sécession de la riche province du Katanga; belgo-américaine en novembre 1964 ; franco-marocaine en avril-mai 1977 et franco-belge en mai 1978.

 

Cette toile de fond –émaillée d’écueils ardus- annihile les meilleures bonnes volontés citoyennes depuis 1992 pour construire une armée qui soit le garant de l’indépendance nationale et de notre souveraineté. La singularité de la trajectoire politique et de l’identité militaire de Joseph Kabila accentue l’acuité de ces écueils : c’est l’armée rwandaise qui a imposé son intrusion dans le champ  politique congolais. Il n’est que d’entendre l’officier rwandais James Kabarere - ancien chef d’état-major de l’armée congolaise et commandant du corps expéditionnaire rwandais au Congo en 1996-1998- évoquer avec condescendance ses exhortations pour pousser Joseph Kabila à se préparer politiquement dès la chute de Kisangani le 15 mars 1997.

 

« Monsieur le Président, vous n’avez pas d’armée… » titrait l’étude de deux professeurs -Hans Hoebeke, H. Boshoff et K.Vlassenrot - parue dans : Réforme au Congo, attentes et désillusions ; Cahiers africains n°76, Tervuren 2009, pp.118-137. Il n’existe aucune volonté politique de reconstruire une armée qui soit autre chose qu’une force de répression !

 

OUI ! Les citoyens congolais –particulièrement les descendants des milliers des soldats tombés au champ d’honneur- attendent des officiers belges un geste auguste afin d’honorer le courage, l’endurance et l’abnégation des Congolais qui n’ont pas trahi la Belgique et dont les pensions ont été détournées (lire le quotidien Le Soir 03 avril 2013) par les autorités congolaises soutenues par différents gouvernements belges.

 

Plus que jamais  ceux des universitaires congolais qui ont opté pour une démarche intellectuelle du rôle de l’université(aire) doivent mobiliser leurs ressources culturelles et scientifiques pour promouvoir et concrétiser une rationalité universitaire préconisant une élaboration critique des savoirs (historiques)qu’il faut largement diffuser afin que les Congolais s’en servent comme instruments d’exercice de la pensée critique. C’est à ce prix qu’ils s’approprieront leur mémoire historique afin de répondre avec discernement aux incertitudes du présent marqué par d’énormes déficiences -sciemment voulues et entretenues– de l’armée.

 

barrerdc

 

*: Article initialement publié sur le site de l'Express, le 04/10/2013.

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