Congo-Belgique : au seuil d’un nouveau règne… (1/2)

11 Août 2013 , Rédigé par Anicet Mobe Fans Publié dans #Carte blanche à


 

Anicet Mobe Fans

Chercheur en Sciences Sociales,

Membre du Collectif des intellectuels congolais « DEFIS », se fait l'écho de ce passage de témoin, pour mettre les choses en perspective.

 

Le roi des Belges, roi souverain du Congo ?

 

« Que Dieu protège la Belgique et notre Congo » C’est ainsi que le Roi Léopold III conclut, le 17 juillet 1951, son discours d’abdication en faveur de son fils, le Roi Baudouin. Huit ans après, alors que les Congolais font vaciller l’ordre colonial, le roi Baudouin attire fermement l’attention du Premier Ministre Gaston Eyskens sur « l’incalculable préjudice moral et matériel que subirait la Belgique, si les Belges (devaient) perdre l’incomparable patrimoine que (nous) a légué le génie de Léopold II. » Léopold II, roi des Belges (1865-1909), roi-souverain du Congo (1885-1908). Soyons attentifs à l’Afrique centrale avec laquelle nous avons tissé tant de liens. » Tel est un de quatre souhaits que formule, pour l’avenir, le roi Albert II lors de son discours d’abdication, le 21 juillet dernier.

 

Ainsi donc, d’un règne à l’autre; les rois des Belges s’emploient à « sauvegarder au Congo les droits imprescriptibles que se sont créés nos pionniers pour assurer impérativement la continuité de l’association de la Belgique et du Congo » (Baudouin 1°, le 04 septembre 1959). Il faut croire que leurs discours inspirent certains hommes politiques, notamment les présidents Joseph Kabila, Joseph Mobutu et Moïse Tshombe.

 

Le 10 février 2004, devant le sénat belge, le président Joseph Kabila rend un vibrant hommage aux pionniers de l’aventure coloniale léopoldienne. Le 18 juin 1970 à Kinshasa, le Président Mobutu et le Roi Baudouin rivalisent de rhétorique pour magnifier l’œuvre  que la Belgique, selon Mobutu, n’a pas achevée. Il attribue au Roi, à « sa grandeur d’âme et à son sens politique, l’évolution favorable des relations belgo-congolaises.» Le roi renchérit en soulignant qu’« au-delà des souvenirs, ce qui demeure, c’est une grande œuvre qui se poursuit aujourd’hui dans des circonstances nouvelles. »

 

S’appuyant sur un argumentaire solidement articulé, une certaine historiographie universitaire - Jean Stengers, Guy Vantemesche, Elikia M’Bokolo, Jean-Marie Mutamba Makombo et Matthieu Zana Etambala - contredit avec pertinence les assertions béatement admiratives de Kabila et Mobutu. Parfois, c’est de l’establishment colonial- voire de la famille royale - que surgissent les critiques les plus acerbes contre le régime léopoldien et le Congo - belge.

 

Lors de son voyage au Congo en 1909, le Prince héritier Albert note dans ses carnets « Le travail en Afrique, l’or à Bruxelles. Voilà la devise de l’Etat indépendant du Congo.» Il dénonce sévèrement l’état désastreux des infrastructures hospitalières et scolaires pour les Congolais. Rappelons les ouvrages de Félicien Cattier, professeur à l’université Libre de Bruxelles - La Situation de l’état indépendant du Congo, 1906 - et du père jésuite Arthur Veermersch, professeur à l’université catholique de Louvain - La Question congolaise, 1906 - dressant un réquisitoire implacable contre les violences infligées aux Congolais sous Léopold II. Donnons la parole au Gouverneur-général Pierre Ryckmans, au moment de quitter ses fonctions, le 05 juillet 1946:« l’investissement devient synonyme d’envahissement; et la colonie, éternelle tributaire, voit s’écouler vers l’extérieur le flot de sa richesse. »

 

(Re) lisons l’opinion d’un Congolais - Joseph lui aussi et pur produit de la colonisation – dont la démarche intellectuelle s’est totalement émancipée du corset culturel colonial : « la colonisation nous a transformés en un peuple d’exécutants d’un travail sans intérêt et nous a longtemps exclus de toute participation aux charges et responsabilités de la vie politique et sociale; (et a) laissé grandir en nous l’attirance pour le brillant et le superficiel au détriment du développement des valeurs essentielles de la vie professionnelle et de la vie sociale » Cardinal Malula, homélie du 29 juin 1970, en présence du Roi et du président Mobutu.

 

Pour en finir avec des légendes dorées d’un Léopold II, philanthrope

 

L’historien belge, Jules Marchal estime avec prudence, que de son vivant, le monarque retira du Congo une fortune évaluée à 220 millions de francs de l’époque, l’équivalent de plus de 6 milliards de francs français en 1997. Cette fortune a notamment servi à l’embellissement de la Belgique. Cet enrichissement s’est réalisé au prix d’horribles atrocités où périrent des milliers de Congolais. Dès 1892, des missionnaires protestants anglo-saxons s’élevèrent contre les traitements terrifiants infligés à la population congolaise.

 

Créée par le décret du 23 juillet 1904, une commission d’enquête présidée par Edmond Janssens, avocat général à la cour de cassation de Belgique, sillonna le Congo du 05 octobre 1904 au 21 février 1905. Elle établit un rapport accablant pour dénoncer de multiples exactions dont étaient victimes les Congolais. Le 03 juillet 1906, Léopold II se déclare prêt à céder le Congo à la Belgique si celle-ci reconnaît la Fondation du Domaine de la Couronne afin qu’il garde l’administration et l’exploitation de régions étendues dont la superficie équivalait 10% du territoire congolais, représentant un espace d’environ 10 fois plus grand que la Belgique.

 

Le 01 février 1908, il renonce à ses prétentions sur la Fondation du Domaine de la Couronne en exigeant en compensation d’un « témoignage de gratitude »qu’un fonds spécial de 50 millions de fb, à charge de la colonie lui soit attribué ainsi qu’à ses successeurs. Légué à la Belgique, ce fonds est un des éléments constitutifs de la « Donation Royale dont le patrimoine équivaut aujourd’hui à 500 millions d’euros » (Le Soir, Bruxelles 23-24 février 2008).

 

Congo…pépite d’or de la couronne de Saxe-Cobourg

 

Avant l’accession au trône ou juste après, l’intérêt manifesté pour le Congo semble faire partie du programme de préparation pour les futurs monarques belges.

 

En 1909, le Prince Albert visite le Congo ; devenu roi, il y retourne en 1928 accompagné de la Reine Elisabeth où ils inaugurent le monument équestre de Léopold II. En avril 1925,il apporte un soin méticuleux au voyage de son fils, le prince  Léopold. Il le félicite chaleureusement, le 25 novembre au terme de sa « superbe randonnée en Afrique, certes la plus complète entre celles entreprises par des non -professionnels des colonies. Cet examen approfondi du Congo te conférera une force et une supériorité dont il faudra savoir user pour le prestige monarchique et l’avancement des possessions belges d’Afrique.1"

 

Le 30 décembre 1932, le Prince Léopold retourne au Congo, chargé d’une mission officielle par le Sénat dont il est membre de droit depuis le 8 novembre 1927.Le rapport qu’il présente le 25 juillet 1933 connaît un certain retentissement. On évoque alors le projet d’ériger au Congo, une vice-royauté au profit du Prince Léopold  qui, du reste, entretient d’étroits contacts avec le ministre des colonies, Paul Tschoffen. En 1947, le Prince–régent Charles visite le Congo.

 

Le Prince royal (10 août 1950), Baudouin réserve aux membres du Cercle Royal Africain, son premier discours public, le 22 février 1951 : il leur exprime sa « ferme volonté de maintenir sur le plan colonial, l’attitude de mes prédécesseurs et de me consacrer comme ils l’ont fait avec tant de sagesse au développement matériel et moral de notre magnifique empire.2 »

 

 Politique congolaise de la Belgique : domaine réservé du roi ?

 

Multiples et variées, certaines initiatives royales-germées parfois en marge ou à l’encontre de la ligne gouvernementale - ont marqué les évolutions que le Congo a - ou non - connues. Relevons en quelques-unes qui, depuis 1955, illustrent les immenses capacités d’influence du Roi : en juillet 1958, le roi Baudouin impose l’ancien gouverneur-général, Léon Pétillon, au poste de ministre du Congo. En avril 1959, il s’oppose à la nomination de Scheyven pour remplacer le gouverneur- général Cornélis.

 

Lire la suite: Congo-Belgique : au seuil d’un nouveau règne… (2/2).


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1. M. Dumoulin, M. Van den Wijngaert et V. Dujardin: Léopold III, Complexe, Bruxelles 2001, pp. v 36-37.

2. La revue coloniale belge, n° 231, Bruxelles, 15 mai 1955, p. 332.


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