Plaidoyer pour le dico anti-mystification

29 Mars 2014 , Rédigé par Zamba Synkin Publié dans #Dico exquis anti-mystification

Pour protéger leurs intérêts, les entreprises ou d’autres formes d’organisations recourent à un arsenal de stratagèmes selon les circonstances. Ceux-ci peuvent prendre, ici, la forme d’un brevet. Là, des codes secrets ou d’un jargon. Ailleurs, parfois des menaces directes ou voilées. Cette dernière option est monnaie courante notamment au sein des organisations mafieuses ou criminelles.

Aux Etats-Unis, par exemple, il apparait clairement que certaines entreprises se sont spécialisées dans l’acquisition massive des brevets, non pas à des fins d’exploitation commerciale et d’innovation, mais simplement pour les revendre ou pour attaquer leurs concurrents en justice, en pariant sur des retombées économiques conséquentes. Certaines sociétés-écrans en ont même fait leur spécialité, en ayant pour seule activité l'acquisition des brevets, sans la moindre exploitation commerciale.

Ce phénomène s’est considérablement amplifié avec la démocratisation des nouvelles technologies de l’Information et de la communication (NTIC), à l’échelle mondiale. A telle enseigne que nombre de firmes High Tech ne cessent de s’accuser mutuellement de violation de brevet. La guerre, sans merci, que se livrent notamment la firme à la pomme (Apple) et le conglomérat du pays du Matin calme (Groupe Samsung), sur la paternité d’un design, nous interpelle, à bien des égards, sur l’art et la manière de cacher, de dissimuler, de travestir surtout de mystifier, l’air de rien.

A l’appui de tout ce qui précède, nous sommes fondés à dire que la mystification,  « la langue de bois » ou plutôt les éléments de langage sont des moyens subtils auxquels recourent diverses organisations pour préserver leurs intérêts ou pour noyer le poisson. Ainsi, l’argot et le verlan sont des langages codés compréhensibles seulement par quelques initiés. Par exemple, dans Touchez pas au grisbi, un film de Jacques Becker (1954), d’après le roman du même nom d’Albert Simonin, on voit comment la pègre parisienne s’invente un langage qui lui « permet de transmettre à haute voix » des messages codés accessibles aux seuls initiés.

Le saviez-vous ? Carmel O’Shannessy, linguiste et professeure à l’université de Michigan, a découvert, il y a peu, que des jeunes aborigènes de Lajamanu, un petit village perdu au fin fond du nord d’Australie, ont créé leur propre langue dotée de sa propre grammaire. D’où cette question que vous vous posez sans doute : Pour quelle raison ces jeunes ont-ils inventé cette nouvelle langue, alors qu’habituellement ils communiquent en Warlpiri, un dialecte à base d’anglais et de créole ? Vous conviendrez qu’une partie de la réponse tient dans un tweet !

Qu’en est-il de l’arène politique ? Elle n’est pas en reste. En effet, les dirigeants politiques font de plus en plus appel aux conseillers en communication et en marketing politique (Spin doctor) pour adapter leurs messages aux attentes supposées de leur électorat. Comme à l’accoutumée, les Etats-Unis ont ouvert le bal et le Vieux Continent est entré dans la danse, plus tard.

A titre d’illustration, rappelons que Ronald Reagan a eu recours à un Spin doctor pour préparer son débat télévisé contre Walter Mondale (1984). Tony Blair, George W. Bush, François Mitterrand, Barack Obama, et Nicolas Sarkozy lui ont emboîté le pas. Et, il y a peu, François Hollande a, pour sa part, fait appel aux services d’un ancien présentateur du « JT », en la personne de Claude Sérillon, pour des raisons qui coulent de source.

A tout prendre, l’art de cacher, de dissimuler ou de travestir est aussi vieux que le monde. Et les codes secrets, «autrefois réservés à la diplomatie, à la guerre et aux questions amoureuses », comme le souligne le mathématicien Hervé Lehning1, remontent à la plus haute Antiquité. L’art de coder est contemporain de l’art de décoder. Au surplus, dans Malice du cryptage, Stéphane Deligeorges2, fait observer que l’histoire est jalonnée de « lutte entre codeurs et décrypteurs. »

Durant la Seconde Guerre mondiale, le mathématicien, cryptologue et informaticien Alan Turing a joué un rôle clé dans le décryptage des codes générés par la machine Enigma, utilisée par les nazis pour communiquer avec leurs sous-marins. Tous les spécialistes s’accordent à reconnaître que ce décryptage a changé le cours de cette guerre.

Pour faire simple, il convient de noter que l’on distingue deux grandes familles de codes3 : la sténographie et la cryptographie. La première vise à cacher l’existence même d’un message et la seconde à en dissimuler le sens. Ces deux derniers éléments déclinés, ici à grands traits, s’érigent en invitation permanente à décoder tous les éléments de langage (éclairer leur part d’ombre) qui arriveront à nos oreilles, afin de les consigner dans le Dictionnaire anti-mystification accessible à chacun.

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  1. Hervé Lehning, Cryptographie & codes secrets. L'art de cacher, HS n° 26, Tangente, 2013.
  2. Stephane Deligeorges, Continent Science, France culture (02/07/2012).
  3. Ibid.  

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